Françoise de Graffigny, Lettres d'une Péruvienne, 1747** - Extrait

Modifié par Clemni

Dans ce roman épistolaire, initialement publié en 1747 et réédité en 1752, Zilia est une jeune Péruvienne capturée par des conquistadors1 espagnols. Séparée de son fiancé Aza, héritier de l'Empire inca, elle lui écrit des lettres. Dans l'extrait qui suit, Zilia vient de recevoir une nouvelle importante : Aza est toujours vivant, libre et traité avec respect par les Espagnols.

Extrait de la lettre II

Mais, hélas ! si tu m’aimes encore, pourquoi suis-je dans l’esclavage ? En jetant mes regards sur les murs de ma prison, ma joie disparaît, l’horreur me saisit et mes craintes se renouvellent. On ne t’a point ravi la liberté, tu ne viens pas à mon secours ; tu es instruit de mon sort, il n’est pas changé. Non, mon cher Aza, au milieu de ces peuples féroces que tu nommes Espagnols, tu n’es pas aussi libre que tu crois l’être. Je vois autant de signes d’esclavage dans les honneurs qu’ils te rendent que dans la captivité où ils me retiennent.

Ta bonté te séduit, tu crois sincères les promesses que ces barbares te font faire par leur interprète parce que tes paroles sont inviolables ; mais moi qui n’entends pas leur langage, moi qu’ils ne trouvent pas digne d’être trompée, je vois leurs actions.

Tes sujets les prennent pour des dieux, ils se rangent de leur parti. Ô mon cher Aza, malheur au peuple que la crainte détermine ! Sauve-toi de cette erreur, défie-toi de la fausse bonté de ces étrangers. Abandonne ton empire, puisque l’Inca Viracocha2 en a prédit la destruction.

Achète ta vie et ta liberté au prix de ta puissance, de ta grandeur, de tes trésors ; il ne te restera que les dons de la nature. Nos jours seront en sûreté.

Riches de la possession de nos cœurs, grands par nos vertus, puissants par notre modération, nous irons dans une cabane jouir du ciel, de la terre et de notre tendresse.

Tu seras plus roi en régnant sur mon âme qu’en doutant de l’affection d’un peuple innombrable. Ma soumission à tes volontés te fera jouir sans tyrannie du beau droit de commander. En t’obéissant, je ferai retentir ton empire de mes chants d’allégresse ; ton diadème3 sera toujours l’ouvrage de mes mains, tu ne perdras de ta royauté que les soins et les fatigues.

Combien de fois, chère âme de ma vie, tu t’es plaint des devoirs de ton rang ? Combien les cérémonies dont tes visites étaient accompagnées t’ont fait envier le sort de tes sujets ? Tu n’aurais voulu vivre que pour moi ; craindrais-tu à présent de perdre tant de contraintes ? Ne serais-je plus cette Zilia que tu aurais préférée à ton empire ? Non, je ne puis le croire, mon cœur n’est point changé, pourquoi le tien le serait-il ?

Françoise de Graffigny, Lettres d'une Péruvienne, 1747.


1. Conquistador : explorateurs et soldats espagnols qui ont mené les expéditions de conquête en Amérique au cours des XVe et XVIe siècles. 2. Viracocha [Note de l'autrice] Viracocha était regardé comme un dieu : il passait pour constant parmi les Indiens que cet Inca avait prédit en mourant que les Espagnols détrôneraient un de ses descendants. 3. Diadème [Note de l'autrice] Le diadème des Incas était une espèce de frange. C'était l'ouvrage des vierges du Soleil.

Source : https://lesmanuelslibres.region-academique-idf.fr
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